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Patrick Jabelin, Directeur développement Klee Group : « Au-delà de l'inefficacité : les risques cachés du silotage des données »

Cloisonner les données pour mieux les protéger ? L'intuition serait fausse selon Patrick Jabelin, Directeur du Développement des Offres chez Klee Group : le silotage multiplie les copies, brouille la traçabilité RGPD et fragilise jusqu'à la souveraineté des données de l'entreprise.
Patrick Jabelin, Directeur développement Klee Group : « Au-delà de l'inefficacité : les risques cachés du silotage des données »
Cloisonner les données pour mieux les protéger ? L'intuition serait fausse selon Patrick Jabelin, Directeur du Développement des Offres chez Klee Group : le silotage multiplie les copies, brouille la traçabilité RGPD et fragilise jusqu'à la souveraineté des données de l'entreprise.
PAR PATRICK JABELIN, DIRECTEUR DU DÉVELOPPEMENT DES OFFRES CHEZ KLEE GROUP
Publié le 17/09/2026 à 16:30 | Mis à jour le 17/09/2026 à 16:35
© Crédit photo: Claudio Schwarz / Unsplash.
Contrairement à l'intuition selon laquelle un cloisonnement des données limiterait les risques de fuite, le silotage peut renforcer les enjeux de confidentialité et de souveraineté. Ce paradoxe soulève deux questions : pourquoi le cloisonnement exige-t-il une vigilance accrue sur la confidentialité, et quel est son lien avec la souveraineté des données ?
Si les effets du silotage sur la performance sont bien connus, ses conséquences les plus critiques sont souvent ignorées. Or, en favorisant la duplication et la dispersion des données, celui-ci accroît les risques de dégradation de leur qualité, d'atteinte à la confidentialité, de perte de confiance et de souveraineté. Invisibles jusqu'à l'incident, ces risques peuvent avoir un coût infiniment plus cher que la lenteur opérationnelle qu'ils engendrent.
Rappelons d'abord qu'un silo n'est guère un espace étanche. Même correctement cartographié dans son périmètre, ses frontières sont franchies en continu par les usages métiers, et ce sont ces franchissements qui échappent à la cartographie formelle qui en est faite. En effet, la plupart des processus d'une organisation sont transverses : un dossier client circule par plusieurs équipes, une procédure mobilise plusieurs métiers, un projet implique des contributeurs issus de différentes directions. Quand les modalités de stockage des données ne reflètent pas cette transversalité, la donnée passe d'un silo à l'autre par les voies disponibles : un mail, un export, une capture d'écran, une copie locale... Chacune de ces voies crée une copie. Et c'est cette duplication constitue la racine de la quasi-totalité des risques examinés ici.
Première brèche : la maîtrise de la donnée
La duplication non gouvernée produit mécaniquement une divergence des versions. Le même tarif, le même statut de commande, la même catégorie de client existent simultanément dans plusieurs déclinaisons et plus personne ne sait laquelle fait foi. Et au-delà de la divergence des versions, c'est la désignation même du point de vérité qui risque de s'effacer. Gartner estime que la mauvaise qualité de la donnée coûte aux grandes entreprises en moyenne 12,9 millions de dollars par an, un chiffre établi en 2020 à partir d'une enquête auprès de plus de 150 organisations déjà équipées d'outils de gouvernance. Le silotage en est l'une des causes structurelles majeures : duplication des enregistrements, incohérence entre systèmes, incomplétude des dossiers, défauts d'intégration. La fragmentation des données n'est pas une cause parmi d'autres ; elle est l'amont qui alimente les autres. Les décisions stratégiques se prennent alors sur des chiffres erronés, les indicateurs présentés au plus haut niveau ne se recoupent pas avec ceux des directions opérationnelles.
A cette divergence s'ajoute la perte de traçabilité transversale. Chaque silo dispose éventuellement de ses propres journaux d'activité mais aucune vue consolidée ne permet de comprendre simplement, comme l'exige le RGPD, qui a accédé à une information en particulier, quand et depuis où.
S'y ajoute, enfin, une rétention non maîtrisée : quand un même document existe dans différents outils aux politiques de purge différentes (ou pire : sans politique de purge !), la limitation des durées de conservation prévue par l'article 5.1.e du RGPD devient inopérable.
Le silotage produit ici deux mécanismes distincts et une conséquence juridique souvent ignorée.
Le premier mécanisme tient à la non-synchronisation des habilitations entre systèmes. Un collaborateur dont les accès sont révoqués dans le référentiel central après son départ peut conserver pendant des semaines son accès à un partage de fichiers d'équipe ou à un canal de messagerie professionnelle ouvert hors du périmètre RH, parce que les listes de contrôle d'accès ne se propagent pas d'un silo à l'autre. Et comment une politique d'habilitation, aussi rigoureuse soit-elle, pourrait-elle couvrir un écosystème dont elle ignore une partie ?
Le second mécanisme concerne la surface d'attaque cyber. Chaque silo est une porte d'entrée, avec ses propres défaillances, à l'instar des comptes de services oubliés ou comptes utilisateurs actifs qui auraient dû être invalidés. Selon le rapport IBM Cost of a Data Breach 2024, 35% des violations de données impliquent des sources non gouvernées, un facteur qui alourdit le coût moyen de 16% et rallonge de 24,7% le temps nécessaire pour détecter et contenir la violation.
Enfin, du point de vue juridique, la directive (UE) 2016/943 ne protège un secret d'affaires que si son détenteur peut démontrer avoir pris des « mesures de protection raisonnables » pour en préserver le caractère secret. Un environnement où l'information sensible se disperse dans des silos non gouvernés fragilise la démonstration des « mesures raisonnables », et expose l'organisation à se voir contester la qualification de secret. Le silotage ne fragilise pas seulement la donnée : il peut priver une organisation de ses recours contre une fuite.
En multipliant les versions d'une même donnée, le silotage érode autant la confiance des collaborateurs, qui apprennent à se méfier de leur propre système d'information, que celle des clients et partenaires, faisant face à des réponses incohérentes. Selon l'enquête Cisco 2023 Consumer Privacy Survey, 33% des consommateurs interrogés ont déjà changé d'entreprise ou de fournisseur en raison de pratiques de gestion des données qu'ils jugeaient inacceptables, une proportion en hausse continue depuis 2020.
Enfin, à l'égard des organismes de régulation et d'audit, une organisation qui ne parvient pas, dans le délai imposé, à notifier une violation de données à l'autorité de contrôle, faute de pouvoir cartographier l'étendue exacte de ce qui a été compromis, s'inscrit aux yeux de l'autorité de contrôle dans la catégorie des structures dont la gouvernance des données est déficiente. Les risques financiers y associés vont jusqu'à 10 millions d'euros ou 2% du CA annuel mondial. La confiance institutionnelle se prouve par la traçabilité.
Elle prolonge les précédentes et les durcit. Car le silotage disperse aussi les responsabilités, les dépendances et les cadres juridiques qui s'y attachent. À mesure qu'un même patrimoine informationnel circule entre outils, hébergeurs, prestataires, connecteurs et chaînes de sous-traitance, l'organisation perd progressivement la capacité de dire avec certitude dans quel écosystème ses données circulent, sous quel droit elles se trouvent et avec quelle liberté elle pourra demain les reprendre, les déplacer ou les consolider.
Cette perte de lisibilité a une conséquence juridique : certains environnements peuvent être soumis à des droits étrangers, au premier rang desquels le Cloud Act américain et la section 702 du FISA, sans que l'organisation soit toujours en mesure d'en apprécier pleinement la portée. Dès lors qu'une donnée sensible existe en plusieurs copies, il devient d'autant plus difficile de garantir que chacune respecte le cadre juridique choisi par l'organisation.
Enfin, la liberté de manœuvre se réduit. Chaque silo ajoute une couche de fragmentation au patrimoine de données. Les définitions et les formats divergent, les historiques se séparent, les règles de gestion se localisent. Consolider, migrer, exposer ou réconcilier ces données devient progressivement plus coûteux, plus risqué, jusqu'à devenir irréaliste sans transformation profonde. Le Data Act a fait de la portabilité une obligation, précisément parce que la souveraineté d'une organisation se mesure aussi à sa capacité à déplacer et réutiliser ses données. Une organisation silotée conserve peut-être ses applications, mais perd peu à peu la liberté de recomposer son propre patrimoine informationnel.
Une inefficacité visible, des risques invisibles
Le silotage n'est pas un problème technique qu'une couche d'outils résoudrait. Aucune IA, moteur de recherche ou plateforme collaborative ne dispensera une organisation de la discipline exigeante et continue qu'est la gouvernance de la donnée. Le débat public s'est trop longtemps concentré sur les pertes de performance. Ce qui mérite désormais l'attention des dirigeants se situe en aval : dans l'érosion de la qualité, de la confidentialité, de la confiance et de la souveraineté. Ces risques n'attendent pas un incident pour exister. Ils existent déjà, dans le creux des organisations qui n'ont pas encore choisi de mettre en place une vraie gouvernance de leurs données.
Études et chiffres cités : Gartner, Magic Quadrant for Data Quality Solutions, 2020, IBM Think Insights, Data quality issues and challenges, 25 novembre 2025, IBM Security, Cost of a Data Breach Report 2024, Cisco, 2023 Consumer Privacy Survey
Textes réglementaires européens : Règlement (UE) 2016/679 RGPD, articles 5, 33 et 83.4, Règlement (UE) 2023/2854 Data Act, Directive (UE) 2016/943 du 8 juin 2016 sur la protection des secrets d'affaires
Textes étrangers : Clarifying Lawful Overseas Use of Data Act (Cloud Act), 2018, États-Unis, Foreign Intelligence Surveillance Act, section 702 (50 U.S.C. § 1881a)
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Publié le 17 septembre 2026
Source originale : ZDNet France
