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CIO Mag
Il y a 6 heures

Paiement mobile en Afrique : le défi de l'usage après celui de l'accès

Par Mohamadou Diallo
En moins de vingt ans, le paiement mobile a quitté le registre de l'innovation de niche pour s'imposer comme une infrastructure de marché à part entière. Dans les économies à revenu faible et intermédiaire, 61 % des adultes effectuaient ou recevaient des paiements digitaux en 2024, contre 35 % environ une décennie plus tôt. L'Afrique...
Paiement mobile en Afrique : le défi de l’usage après celui de l’accès En moins de vingt ans, le paiement mobile a quitté le registre de l’innovation de niche pour s’imposer comme une infrastructure de marché à part entière. Dans les économies à revenu faible et intermédiaire, 61 % des adultes effectuaient ou recevaient des paiements digitaux en 2024, contre 35 % environ une décennie plus tôt. L’Afrique subsaharienne demeure l’épicentre de ce mouvement : 40 % des adultes y détenaient un compte de mobile money en 2024, contre 27 % en 2021. À l’échelle mondiale, le secteur a franchi un nouveau cap en 2025, avec 2,3 milliards de comptes enregistrés, 593 millions de comptes actifs à 30 jours et plus de 2 100 milliards de dollars de transactions. Ces chiffres témoignent d’une réussite indéniable. Ils laissent pourtant affleurer un paradoxe, puisqu’à peine un compte sur quatre est utilisé chaque mois. Détenir un wallet ne garantit donc en rien l’entrée dans le système financier. Tout l’enjeu consiste désormais à en faire un instrument d’usage courant, maîtrisé par son titulaire et porteur de valeur pour lui. C’est le fil conducteur de notre livre blanc, dont nous restituons ici les principaux enseignements ainsi que nos recommandations. Sans cadre réglementaire lisible, pas de passage à l’échelle Le premier obstacle est d’ordre institutionnel. Comme le rappelle le FMI, le m-paiement ne peut prospérer durablement que dans un environnement à la fois favorable, concurrentiel, interopérable et sécurisé. Or le paysage réglementaire africain demeure très hétérogène, et cette disparité se paie au prix fort : instruction des agréments plus longue, barrières à l’entrée pour les nouveaux acteurs, interopérabilité embryonnaire, coûts de conformité alourdis et usages cantonnés à des opérations élémentaires et intermittentes. Le statut des établissements de monnaie électronique (EME) en offre une illustration éloquente. Faute de catégorie juridique qui leur soit propre, nombre d’opérateurs de mobile money se voient appliquer des régimes conçus pour d’autres acteurs, ce qui bride l’innovation autant qu’il dissuade l’investissement. À l’autre extrémité de la chaîne, des exigences d’identification trop rigides produisent un effet comparable, en tenant à l’écart celles et ceux que le m-paiement a précisément vocation à servir. La réglementation, aussi aboutie soit-elle, ne peut à elle seule emporter l’adhésion des utilisateurs. En 2025, 21 % seulement des habitants des zones rurales africaines utilisaient internet, contre 55 % des citadins, et le taux d’usage à l’échelle du continent plafonnait à 38 % en 2024. Le défi tient donc moins à la couverture qu’au coût des terminaux et de la data. Ce coût demeure dissuasif. En 2024, un forfait mobile d’entrée de gamme de 2 Go représentait 4,2 % du revenu national brut par habitant en Afrique, soit le niveau le plus élevé au monde et plus du double de la cible de 2 % fixée par la Broadband Commission. À cette contrainte économique s’ajoutent deux fractures. La première est de genre, les femmes des pays à revenu faible et intermédiaire étant 8 % moins susceptibles de posséder un téléphone et 14 % moins susceptibles d’utiliser l’internet mobile. La seconde tient à l’autonomie des utilisateurs, puisque près de 30 % des titulaires d’un compte de mobile money en Afrique subsaharienne ne parviennent pas à s’en servir sans assistance, une proportion qui grimpe à 46 % au Malawi. L’interopérabilité fait, en revanche, l’objet de progrès tangibles. À la mi-2025, 36 systèmes de paiement instantané étaient en service dans 31 pays africains, et des plateformes nationales ou régionales telles que GhIPSS au Ghana, R-Switch au Rwanda, GIM-UEMOA ou GIMACPay se substituent progressivement aux connexions bilatérales qui fragmentaient le marché. Du canal de transaction à la plateforme de services Le basculement vers l’usage est amorcé, et il se mesure déjà. Les paiements marchands ont atteint 155 milliards de dollars en 2025, en hausse de 42 %, tandis que les flux entre comptes bancaires et wallets dépassent 330 milliards de dollars en cumulé. L’épargne emboîte le pas. En 2024, 10 % des adultes des économies en développement ont épargné sur un compte de mobile money, soit deux fois plus qu’en 2021, et cette proportion atteint 23 % en Afrique subsaharienne. La diversification de l’offre demeure toutefois inégale. En juin 2024, 44 % des fournisseurs proposaient du crédit, un tiers de l’épargne et 28 % de l’assurance. Ceux qui ont franchi le pas en recueillent pourtant les dividendes. Orange Bank Africa comptait en 2026 plus de 3 millions de clients en Côte d’Ivoire et au Sénégal, après avoir octroyé plus de 640 milliards FCFA de crédits depuis 2020 et collecté 585 milliards FCFA d’épargne via Tik Tak, son offre adossée à Orange Money. Dans l’assurance, la plateforme aYo, née de l’alliance entre MTN et Sanlam, revendiquait quelque 20 millions de clients en 2025. Deux angles morts : le cash et le risque cyber La résistance du cash relève moins d’un retard d’adoption que d’un arbitrage profondément ancré. Simple, immédiat, accepté partout, le liquide conserve des atouts que le numérique peine encore à égaler. Ses coûts n’en sont pas moins réels (déplacements, attente, exposition au vol, absence de toute traçabilité – estimés jusqu’à 0,2% du PIB), mais ils demeurent diffus, quand les frais du paiement mobile s’affichent au contraire à chaque transaction. Le risque cyber, de son côté, s’intensifie. Au premier trimestre 2025, l’Afrique était la région où les organisations essuyaient le plus grand nombre de cyberattaques, avec une moyenne de 3 286 attaques hebdomadaires, en hausse de 39 % sur un an. Les pertes imputables à la cybercriminalité ont dépassé 3 milliards de dollars entre 2019 et 2025. Quant à la Convention de Malabo de l’Union africaine sur la cybersécurité, entrée en vigueur en juin 2023, elle n’a été ratifiée que par une quinzaine d’États. Ces constats appellent une mobilisation concertée des régulateurs, des banques centrales, des opérateurs, des banques et des fintechs. Nous l’articulons autour de quatre chantiers complémentaires. Reconnaître les acteurs du mobile money dans un cadre proportionné Le m-paiement requiert un cadre pensé pour ses spécificités, plutôt qu’une simple transposition du droit bancaire. Le statut des EME doit ainsi définir des conditions d’agrément claires, calibrer les exigences de capital et de gouvernance à la réalité de leur modèle, garantir la protection des fonds de la clientèle, encadrer le recours aux agents et leur assurer un accès équitable aux infrastructures de paiement. Le même principe de proportionnalité doit présider aux règles d’identification. Comme l’a rappelé le GAFI en 2025, l’intensité des contrôles doit être fonction du risque. L’ouverture de compte gagnerait ainsi à être allégée pour les faibles montants, les vérifications approfondies étant réservées aux opérations et aux profils les plus sensibles, en particulier là où l’état civil demeure lacunaire. Encore faut-il que ce cadre sache évoluer au rythme du marché. Au sein de l’UEMOA, la BCEAO a institué dans chaque État des comités nationaux de suivi, qui réunissent autorités, opérateurs, banques et fintechs autour des difficultés rencontrées sur le terrain et des ajustements à apporter. Des référentiels partagés, à l’instar des Mobile Money Guidelines de la GSMA ou du protocole numérique de la ZLECAf, viennent nourrir ce dialogue. L’expérience ivoirienne en démontre toute la portée. Lancé par le ministère de l’Éducation nationale avec CelPaid, puis MTN et Orange, le paiement mobile des frais de scolarité concernait dès 2011-2012 quelque 675 000 élèves. En 2014, 94 % des élèves du secondaire réglaient leur inscription par mobile money, et nombre de familles non bancarisées ont ainsi franchi le seuil de la finance digitale. Ouvrir les infrastructures et réduire le coût d’accès Le m-paiement ne donnera sa pleine mesure que lorsque chacun pourra régler n’importe quel bénéficiaire, indépendamment de son opérateur. Or un système de paiement instantané sur deux seulement interconnecte aujourd’hui banques, opérateurs de mobile money et fintechs. Le Ghana en a tiré un enseignement précieux : une infrastructure mutualisée ne tient ses promesses que si les acteurs non bancaires sont pleinement associés à sa gouvernance, au règlement des transactions et au traitement des litiges. Il appartient aux banques centrales de leur ouvrir un accès direct à ces systèmes. La baisse du coût d’accès suppose d’actionner simultanément plusieurs leviers, qu’il s’agisse de forfaits plus abordables, d’une fiscalité allégée sur les terminaux, de programmes d’équipement ciblés ou de partenariats public-privé pour desservir les zones peu rentables. Selon la GSMA, un smartphone 4G proposé à 40 dollars suffirait à ouvrir l’internet mobile à 20 millions de personnes supplémentaires en Afrique subsaharienne. Les initiatives dédiées aux femmes, comme le Connected Women Commitment porté par la GSMA, ont par ailleurs fait la preuve de leur efficacité. Cette modernisation ne doit pas pour autant laisser de côté les publics les moins équipés. Les applications doivent coexister avec l’USSD, les téléphones basiques et les réseaux d’agents, qui demeurent la principale porte d’entrée d’une large partie de la population rurale. Ancrer le wallet dans les gestes du quotidien L’objectif est désormais d’installer le wallet dans les habitudes, et le paiement marchand constitue sans doute le vecteur le plus efficace pour y parvenir. Le QR code permet d’équiper à moindres frais une boutique ou un étal de marché, quand le NFC trouve davantage sa place en milieu urbain, dans des commerces déjà outillés. Reste à convaincre les commerçants, qui n’adopteront ces solutions qu’à condition d’y trouver un intérêt tangible, à savoir un encaissement immédiat, un suivi fin de leurs ventes et, à terme, un accès au crédit adossé à leur chiffre d’affaires. Le wallet a ensuite vocation à devenir la porte d’entrée vers une gamme élargie de services financiers. Ces offres gagneront à être co-construites avec les banques, les assureurs et les institutions de microfinance, et conçues pour des revenus irréguliers, qu’il s’agisse de micro-épargne, d’avances de trésorerie ou d’assurance récolte indexée sur les aléas climatiques. Il s’agit enfin de faire reculer le cash. La pédagogie sur ses coûts cachés n’y suffira pas ; elle doit s’accompagner d’incitations concrètes, telles que la gratuité des petits paiements, le cashback ou des programmes de fidélité. Faire de la confiance et de l’autonomie des conditions d’usage Un service perçu comme risqué demeure sous-utilisé, quelle que soit son accessibilité. Les États ont un rôle déterminant à jouer, en ratifiant la Convention de Malabo et en se dotant de lois de protection des données dont l’application est confiée à une autorité dédiée, à l’image du POPIA sud-africain ou du Nigeria Data Protection Act. Aux opérateurs de généraliser, pour leur part, les standards de sécurité tels qu’ISO 27001 ou PCI DSS, de renforcer la supervision de leurs réseaux d’agents et de détecter la fraude en temps réel. La confiance se nourrit également de l’autonomie. Les utilisateurs qui peinent à se servir seuls de leur compte sont aussi les plus exposés aux erreurs et aux abus. Chaque opération doit donc mentionner sans ambiguïté le montant, les frais et le destinataire, et le signalement d’un incident doit pouvoir se faire en quelques gestes. Une éducation financière et numérique de proximité vient compléter ce dispositif. Le versement des prestations sociales constitue à cet égard un terrain d’apprentissage privilégié : en Éthiopie, plus de 900 000 ménages ont perçu leurs aides sur un compte électronique en 2023. Ce que l’IA, les CBDC et PAPSS peuvent changer La prochaine étape se jouera pour partie sur trois technologies déjà à l’œuvre. Aucune ne résoudra à elle seule l’équation de l’inclusion, mais chacune est en mesure de lever un verrou précis. L’intelligence artificielle, en premier lieu, permet d’exploiter la richesse des données transactionnelles. En décelant la régularité ou la saisonnalité des revenus d’un client, elle ouvre la voie à des offres proposées au moment opportun, qu’il s’agisse d’une avance de trésorerie, d’une épargne automatisée ou d’une micro-assurance. Elle aide également les opérateurs à anticiper les besoins de liquidité de leurs agents et à détecter la fraude en temps réel, un enjeu loin d’être anodin puisque, selon le rapport SIIPS 2025, entre 50 et 75 % des utilisateurs attachés au cash citent la fraude parmi leurs principales réticences. Le revers de la médaille est connu. Des modèles alimentés par des données lacunaires risquent de pénaliser ceux qui laissent peu de traces numériques, à commencer par les travailleurs de l’informel, les femmes qui ne disposent pas toujours d’un téléphone personnel ou les clients peu actifs. Consentement éclairé, explicabilité des décisions, contrôle des biais et droit de recours devront dès lors servir de garde-fous. Les monnaies numériques de banque centrale, en second lieu, suscitent un intérêt croissant : en 2024, 91 % des banques centrales interrogées par la Banque des règlements internationaux travaillaient à un projet de CBDC. L’expérience de l’eNaira, lancée par le Nigeria en octobre 2021, invite toutefois à la prudence, tant l’émission d’une monnaie numérique ne suffit pas à en assurer l’adoption. Pour les opérateurs de mobile money, les CBDC représentent moins une menace de désintermédiation qu’une occasion de repositionnement. Forts de leur base de clients, de leurs réseaux d’agents et de leur maîtrise des parcours mobiles, ils sont idéalement placés pour servir d’interface entre la monnaie de banque centrale et les utilisateurs finaux, y compris hors connexion ou sur des téléphones basiques, pour peu que soient préservées la simplicité et l’accessibilité qui ont fait le succès du mobile money. Les paiements transfrontaliers, enfin, constituent un gisement considérable. En septembre 2025, l’envoi d’argent à l’étranger coûtait encore en moyenne 6,36 % du montant transféré à l’échelle mondiale, bien au-delà de l’objectif international de 3 %. Le Pan-African Payment and Settlement System (PAPSS) permet d’ores et déjà des règlements quasi instantanés entre pays africains, l’émetteur comme le bénéficiaire opérant dans leur monnaie locale. Une fois connecté aux wallets, il permettrait à une famille de recevoir les fonds d’un proche établi à l’étranger, ou à un commerçant de régler un fournisseur dans un pays voisin, depuis une seule et même application. La principale difficulté ne sera pas d’ordre technique. Elle résidera dans l’harmonisation, entre juridictions et entre catégories d’acteurs, des règles de change, des exigences d’identification, de la protection des consommateurs et de la répartition des responsabilités en cas de fraude. Ces innovations ne vaudront que par ce qu’elles changeront concrètement pour les populations les moins bien servies. Le succès du m-paiement s’appréciera alors à la part de la population en mesure, grâce à lui, de payer, d’épargner, d’emprunter, de s’assurer ou de développer une activité en toute autonomie, bien davantage qu’au nombre de comptes ouverts ou d’innovations déployées. 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Publié le 20 octobre 2026
Source originale : CIO Mag